Psychothérapeute – Addictologue – Gérard Yves Cathelin à Château Thierry (02) & La Ferté-sous-Jouarre (77)

Place de la famille dans l’addiction toxicomaniaque

Place de la famille dans l’addiction toxicomaniaque

Dans Addictologie

Rôle de la famille dans l’addiction toximaniaque

L’ambition de ce chapitre est de cerner au plus près la dimension familiale toujours présente dans les addictions, dimension trop longtemps- et trop souvent encore négligée, alors qu’il s’agit d’un facteur majeur d’approche, de compréhension et de soin du phénomène.
L’approche écosystémique permet de clarifier d’une manière originale la structure et l’étiologie des conduites addictives.

 

L’hypothèse de travail nodale qui donne sens à l‘approche systémique familiale de la toxicomanie est la suivante :

L’addiction toxicomaniaque peut être appréhendée comme le symptôme de dysfonctionnements relationnels intrafamiliaux.
Plus de 25 années de réflexion et de pratiques psychothérapeutiques – dans le cadre du centre de thérapie familiale Monceau– nous ont permis de reconsidérer les conduites individuelles dans un cadre épistémologique nouveau, ayant des implications très larges ; les résultats cliniques obtenus ont notamment jeté un nouvel éclairage sur les stratégies préventives et éducatives à mettre en œuvre dans le champ social.

Le consensus est une période appelée « lune de miel » où le déni de l’intoxication domine dans les mécanismes intrafamiliaux de défense.
Les actes manqués ou les appels au secours ne sont guère entendus ou sont banalisés.
La crise correspond à une rupture de l’équilibre familial lorsque la famille découvre l’addiction. C’est en général à ce moment-là que la famille formule une demande de consultation.

 

La répétition de l’homéostasie survient lorsque la demande des familles se résume ainsi :

« Changez-le, mais ne nous changez pas », ou, depuis l’apparition de la méthadone de Sulbutex : « donnez-lui le produit miracle ».
Mais, si aucun paramètre du contexte familial de l’usager de drogues n’est modifié, les tendances homéostatiques l’emportent avec le risque de rechute.
En permettant de sauvegarder la stabilité de l’homéostasie familiale, la consommation de drogues empêche toute possibilité de détachement efficace et d’individuation du jeune.

Le sevrage est peu évoqué en consultation, les changements chez le toxicomane ne sont pas reconnus par la famille.
Des messages paradoxaux sont envoyés au jeune qui exprime parfois des sentiments qui peuvent déranger la famille ou être vécus comme une menace.

Le processus thérapeutique tient compte de ces étapes, le travail clinique n’a pas seulement pour objectif la disparition du problème toxicomaniaque, mais la requalification de la structure relationnelle intrafamiliale, de manière que celle-ci ne génère plus de réactions médicalement et socialement pathologiques.

 

Mythe de la marginalité

Il peut exister une fascination des parents pour la déviance notamment la déviance de leurs enfants : le statut de marginal les séduit. Bien entendu, la notion de déviance évolue selon les générations, la famille l’adapte aux valeurs culturelles de chaque époque.

Cette indulgence, cette complicité, voire cette envie, transparaissent ou sont même plus intentionnellement communiquées par des canaux non verbaux.
L’abord transgénérationnel a pu dégager de véritables structures familiales transgressives, où sont mises en évidence la multiplicité et la répétitivité d’une génération à l’autre, des transgressions.

De manière général, si les enfants de ces familles transgressent les lois –délinquance, violence sexuelles, consommation de produits illicites, d’où toxicomanie-, c’est qu’ils n’ont pas pu intérioriser une loi parentale. La raison en est simple.
Ces lois sont inactives dans le cercle familial : dans leur double registre familial et social, elles sont constamment bafouées par l’entourage.

 

Mythes de pardon, d’expiation et de salut

Décrits par Stierlin ; ils se retrouvent dans l’histoire de nombreux toxicomanes.
Le jeune endosse, en plus de sa propre culpabilité, celle de tous les membres de la famille.
Dans la perspective interactionnelle, il récupère un certain nombre de bénéfices en occupant cette position : il représente alors la pierre angulaire de l’édifice familial.
Qu’il renonce à son rôle, et le statut quo se rompt.

 

Mythe de la nécessité d’un absent

Il y a des familles pour lesquelles les absences sont régulatrices mais les séparations impossibles.
Parti, le patient désigné reste attaché par un lien puissant qui entraînera souvent son retour. Cette règle ne concerne pas seulement le jeune : chacun, à son tour, part puis revient.

D’où cette règle familiale qui, pour certains, représente un mythe familial : pour que l’équilibre se maintienne, il faut qu’il y ait un absent à « récupérer », une sorte d’absent présent.
Cette hypothèse est confortée par les effets de la drogue qui permettent d’être présent physiquement et absent mentalement.

 

Fantasme d’endogamie

Les familles dépendantes se situent dans des espaces relationnels uniquement constitués de liens qu’on voudrait idéalement indéfectibles. C’est en ce sens que Denis Vallée, thérapeute familial au Centre Monceau, parle de systèmes flous :
« Ces familles n’existent que dans le flou des frontières qui les séparent du monde extérieur ».
L’homme et la femme qui constituent le couple donnent l’illusion d’avoir toujours appartenus à la même famille, c’est-à-dire, d’être unis par liens endogamiques, et donc consanguins, et non des liens exogamiques.
Tout se passe comme si l’homme devait être pour sa femme un aïeul, un père, un frère ou un fils, et l’épouse pour son mari une aïeule, une mère, une sœur ou une fille.
L’implication de la drogue dans les relations est l’expression de cette recherche sans fin des limites entre un monde ne contenant que des relations indéfectibles et un univers contenant des liens susceptibles de se briser.

Le fantasme sous-jacent à cette recherche sans fin est d’exister dans un monde sans limite et sans frontière, où tous seraient issus de mêmes parents, géniteurs universels, unis par un lien si fort que, structurellement, on ne pourrait jamais en envisager la fin.

Caractéristiques émergentes

Sans proposer un profil type de « famille de toxicomane », nous avons défini un certain nombre de caractéristiques que nous avons observées dans notre travail clinique avec les familles. Nous les rappellerons brièvement :

  • la découverte tardive de la toxicomanie, la cécité familiale ;
  • Le déni de l’enjeu mortel ;
  • L’absence des barrières transgénérationnelles
  • Les transgressions transgénérationnelles ;
  • La sur représentation des traumatismes vécus par les familles avant l’entrée du jeune dans la toxicomanie ;
  • La sur-représentation des problèmes organiques et psychologiques présentés par les parents
  • Le climat incestuel.

 

Les pathologies associées des frères et sœurs :

  • Rappelons qu’on constate des problèmes associés dans plus de trois fratries sur quatre ;
  • Les ruptures culturelles ;
  • L’inadaptation des réponses parentales aux questions posées par la toxicomanie.

 

Notre attitude de thérapeute tient compte de cinq difficultés majeures :

  1. le piège de la causalité : c’est en se dégageant du mode de pensée linéaire trop réducteur que l’on devient plus efficace,
  2. la pluralité des niveaux de contexte doit être constamment appréhendée pour hiérarchiser les modes d’intervention,
  3. le sens de la responsabilité de la personnalité addict et de son entourage doit être sollicité,
  4. renoncer comme thérapeute à la position de sauveur permet d’éviter de s’enfermer avec le patient et sa famille dans un jeu sans fin,
  5. les objectifs à atteindre doivent être clarifiés : ne pas se centrer sur la conduite addictive fait courir autant de risques d’échec qu’une préoccupation du thérapeute centrée trop exclusivement sur le symptôme.

 

Systèmes des couples, systèmes rigides

Nous observons que dans les familles au fonctionnement plus souple, la demande thérapeutique s’effectue autour de conflits d’adolescence, d’échecs scolaires, d’états dépressifs révélant une souffrance familiale importante.
Les coalitions entre parents et enfants fluctuent, les alliances se modifient et entraînent des réaménagements.
De ce fait, le thérapeute rétablit plus facilement les barrières générationnelles. Le dépassement de la crise d’adolescence peut alors s’opérer rapidement.
La communication se clarifie dès que les parents se sentent soutenus dans leurs projets. Les systèmes familiaux rigides se caractérisent au contraire par la gravité des symptômes représentés, l’absence de remise en question de leur mode de fonctionnement et le peu d’adhésion à la stratégie thérapeutique proposée.

Bien souvent, ces familles apparaissent comme enchevêtrées, sans distance intergénérationnelle, et nous sommes régulièrement frappées par le comportement adolescent des parents, en rivalité avec leurs enfants. De manière très caractéristique, les parents tentent de mettre les thérapeutes en position « grand parentale » et se réfèrent à eux pour prendre toute décision concernant leurs enfants.

Place du narcissisme infantile

L’enfance, et plus encore la petite enfance, colorent de façon très importante l’adolescence. La problématique de la dépendance propre à l’adolescence réactualise la qualité des relations précoces du petit enfant avec son environnement, lesquelles conditionnent la qualité de ce que l’on peut appeler son assise narcissique, le socle de sa personnalité.
La sécurité primaire ainsi acquise permet de s’éloigner des objets œdipiens, c’est à dire des parents, sans se sentir menacé, ni appauvri. Il peut aussi s’approcher des autres objets, en attendre jouissance et émotion, sans que cette attente soit vécue comme une excitation intolérable, et une attirance menaçante pour l’assise narcissique.
Quand cette assise a été fragilisée par des défaillances précoces dans les relations (hospitalisations, placements, changements) soit par des liens symbiotiques marqués par l’exclusivité et l’anxiété. L’adolescence fragilisée marquera une souffrance insupportable créée par la perception d’une dépendance aux personnes et par la nécessité de la rompre.
Dans la forme la plus extrême, la dépendance aux nouveaux besoins du corps, en particulier à ceux qui sont liés à la sexualité sont intolérables. L’adolescent risque d’attaquer ce corps ou de dénier cette dépendance intolérable au corps en recourant à la dépendance aux produits.
Relation aux pairs

Quand l’adolescent s’éloigne de l’enclos familial, où va-t-il ?
D’abord et avant tout parmi les pairs. La relation aux pairs contient aussi une exigence identificatoire très forte.
Ce lien implique que l’on fasse comme les autres de la même bande tout en affirmant son originalité.

Facteurs sociaux

Tous les facteurs allant dans le sens d’une désorganisation ou d’une perte des repères sociaux habituels ont pu être évoqués. Outre la migration déjà citée, signalons les effets de la misère ou du chômage, la présence envahissante de dealers dans la cité ou le quartier (s’il n’y a pas d’offre sur place, il faut être très malade pour aller en chercher ailleurs).

 

Conclusion

Tout d’abord, les addictions ont un sens pathognomonique, qui concerne certains dysfonctionnements dans les structures relationnelles, sociales en général et familiales en particulier.
Autrement dit, une addiction, en ce qu’elle convoque tout le cercle familial, est le symptôme d’une structure dysfonctionnelle d’un type bien particulier.
La relation du toxicomane avec les produits qu’il consomme est une métaphore des relations interpersonnelles entre les différents membres de la famille à laquelle il appartient.
Plus globalement, et à travers cela, elle représente les relations du toxicomane avec le monde. Et ces relations, dont les modes sont en partie induits par l’histoire familiale, sont marquées par certains types de pathologies psychiques.
C’est pourquoi la dépendance en tant que telle, peut devenir aussi un outil thérapeutique, cette notion étant considérée aujourd’hui comme une façon particulière d’être en relation dans ces familles et avec ces familles.

 

Extrait d’un cours donné pour les élèves psychologues de l’IFSI  de Château Thierry (Soissons)   Saison 2004-2005, dans le cadre d’une formation sur les addictions

 

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Gérard-Yves Cathelin
Psychanalyste, addictologue et psychothérapeute à Château Thierry (02) et La Ferté-sous-Jouarre (77)

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